Nantes - Jeudi 16 septembre 1943 - Après-midi.

Bombardiers
Bombardiers
Papa est à son travail au Commissariat central rue Garde-Dieu. Maman travaille dans une épicerie, succursale du "Caïffa", rue Mercour, à l'angle de la place Bretagne. Avec mon frère Yves, de deux ans mon aîné, nous jouons dans coin du jardin, à proximité du parc de Procé. A quoi jouons-nous ? Je ne saurais le dire. Sans doute avec quelques soldats de plomb, tous "grands invalides de guerre". En ces temps de restrictions, même les jouets sont rares. La rentrée des classes est pour dans huit jours, et il convient de profiter pleinement de ces derniers jours de vacances.


Le ciel est bleu et sans aucun nuage. Merveilleuse après-midi.
16 heures. Les sirènes annoncent une alerte. Une de plus. Soudain des vrombissements et nous voyons dans le ciel plusieurs vagues composées chacune d'une douzaine de gros avions. Soudain nous voyions des objets noirs descendre de ces avions. Des sacs de tracts, telle est notre première réaction. Nous allons pouvoir aller à la chasse aux tracts. C'est un peu un concours. A qui pourra en ramasser le plus grand nombre.

Et soudain nous voyions s'élever du boulevard des Anglais, tout proche, des gerbes de terres. Nous entendons des explosions. Un paquet de terre vient exploser dans le jardin dans un nuage de poussières. Une autre traverse le toit en tuiles, le plafond en plâtre sur lattis et tombe dans la cuisine à mes pieds.

Nous réalisons d'un seul coup qu'il s'agit d'un bombardement. C'est le premier dont nous sommes témoins oculaires. Conformément aux conseils donnés par nos parents, nous descendons au rez-de-chaussée, sous la cuisine, où existe une semelle de béton.

Puis c'est la sirène annonçant la fin de l'alerte.

Hormis le trou laissé par le paquet de terre, toutes les tuiles sur un côté de la maison ont été déplacées par le souffle des bombes pourtant tombées à quelques deux cents mètres. Du lustre de la salle à manger deux globes de verre sont cassés. Le troisième, qui seul était muni d'une ampoule, est intact. Dans la chambre de nos parents un sous-verre a été retourné face contre mur. Plus tard nous apprendrons qu'une cloison est également très ébranlée. Mais toutes les vitres sont intactes.

Puis, c'est une certaine inquiétude qui nous envahit. Que sont devenus nos parents. Nous sortons sur la rue devant la maison et interrogeons les quelques personnes venant du centre ville. Les informations recueillies sont très diverses : " Rue Garde-Dieu, rue Mercour, il n'y a rien eu ", " Tout le centre ville est démoli et en feu ", "Je ne sais pas".

Il faut attendre avec cette inquiétude qui nous tenaille, car il est impossible d'avoir la moindre information crédible.

Vers 18 heures maman arrive à la maison. Elle est heureuse de nous voir en vie. Les dégâts à la maison ce n'est pas grave. Papa est en vie et participe en tant que chef d'îlot de la Défense passive aux premiers secours : blessés, incendies, etc. Maman a été obligé d'attendre le retour du mari de l'épicière qui s'est absentée une heure avant l'alerte.

Maman a eu beaucoup de chance, car une bombe est tombée une vingtaine de mètres à sa gauche, et une autre cinquante mètres plus loin à sa droite. Elle était dans l'entrebâillement de la porte de l'épicerie, dont les deux vitrines ont volé en éclats, et elle n'a eu aucune blessure.

Vendredi papa est au Musée des Beaux-arts transformé en chapelle ardente où il procède à l'identification des victimes. Il était inspecteur d'identité judiciaire. Ce "travail" durera plus d'un mois. Lorsque papa arrive à la maison "il sent le mort" comme le dit maman. Papa nous a raconté des scènes pénibles dont il a été témoin oculaire ou actif à la demande des familles de victimes. Je ne souhaite pas les narrer ici, mais certaines me font encore froid, rien que d'y penser. Papa éprouvait le besoin de le dire, pour tenter de mieux les évacuer. Heureusement il s'agissait de personnes inconnues de lui, ce qui était dans une certaine mesure plus facile à supporter.

Maman est retournée travailler à l'épicerie où l'épicière ne donnait aucun signe de vie.

Mon frère et moi avons continué à jouer, même si l'atmosphère n'était plus la même.

Je crois que c'est le samedi, dans la soirée. Au musée des Beaux-Arts un nouvel arrivage de cercueils. Le premier que papa ouvre est celui contenant le corps de l'épicière. L'identification a été rapidement faite, mais papa n'a pu continuer ce jour-là. Il est parti prévenir le mari de l'épicière, l'a accompagné jusqu'au musée, puis est rentré à la maison porteur de cette triste nouvelle.

Dimanche, nous allons à la messe à l'église Sainte-Thérèse. Sur le parcours nous constatons les dégâts occasionnés par les bombes : Boulevard des Anglais de nombreuses maisons sont démolies et il faut contourner les cratères causés par les bombes. Avenue de la Chesnaie (aujourd'hui rue du Chanoine Larose) même triste spectacle. La ferme qui existait au milieu de cette avenue est complètement rasée de même que les maisons voisines. A l'école Théophane Vénard les grandes baies vitrées donnant sur l'avenue sont brisées. C'est un bien triste spectacle qui nous est offert.

Mardi, sépulture collective à la cathédrale, dont celle de l'épicière. Les cercueils groupés par quinze arrivent sur les remorques de ré purgation recouvertes d'un plancher en bois. Au cours de la cérémonie alerte. Nous sommes invités à descendre dans la crypte de la cathédrale, crypte réputée abri. Maintenant quand j'y pense, je suis intimement persuadé que cette crypte n'aurait pas résistée à une bombe directe, et nous aurions pu y être ensevelis. A la fin de l'alerte, reprise de la cérémonie. A l'issue de celle-ci le cercueil de l'épicière est mis dans une camionnette de livraison du "Caïffa" pour une inhumation provisoire dans un caveau cimetière de la Bouteillerie. Les autres cercueils sont acheminés au nord de Nantes où a été spécialement créé un nouveau cimetière : La Chauvinière.

Jeudi 23 septembre - Après-midi.

Le vendredi 24 doit avoir lieu l'inventaire de l'épicerie suite au décès de la gérante. Nous accompagnons maman qui doit tenter de remettre un peu d'ordre dans le peu de denrées alimentaires, nettoyer les étagères. La poussière s'incruste facilement car les deux vitrines ont été remplacées par des planches de bois pas trop jointives.

18 heures : alerte. Nous nous dirigeons vers les caves de l'immeuble, mais nous restons à l'entrée de celles-ci. Le mari de l'épicière reste dans la cour intérieure, le long du mur.

Des vrombissements . Un sifflement. Une explosion. Un grand souffle d'air. Un grand nuage de poussières. Et soudain un grand silence. Sommes-nous encore vivants. Chacun retient ses mots. Puis nous réagissons, chacun à notre manière. Maman nous serre contre elle pour s'assurer que nous sommes bien vivants. Le souffle a projeté mon béret à quelques mètres. Je le cherche. Maman me dit de laisser, mais je veux le retrouver. En ces temps de crise il ne faut rien jeter car tout est cher et rare. Je suis tout heureux de le retrouver. Le mari de l'épicière nous dit que le souffle l'a plaqué le long du mur mais qu'il n'a aucune blessure.

En passant devant le porche côté cour nous apercevons la rue. Nous ressortons en traversant l'épicerie. Sur la rue nous constatons que les quatre niveaux de l'immeuble sont anéantis et qu'à leur place il n'y a plus qu'une profonde blessure. Seul le mur arrière est resté debout et c'est lui qui nous a séparé de la bombe.

Tout ceci n'a duré que de quelques dixièmes de seconde à quelques minutes, mais je ne peux les oublier, elles sont restées vivaces en ma mémoire. C'est comme un film qui se déroule.

Nous quittons ce lieu où notre vie était du bon côté du mur, passons au musée des Beaux-Arts prévenir papa de ne pas s'inquiéter, et rentrons à la maison. En début de nuit tout le ciel au-dessus de Nantes est illuminé par les incendies, et nous voyons de temps en temps des boules de feu monter vers le ciel. Papa nous dit qu'il s'agit de produits d'une grande droguerie du centre.

Le vendredi maman va voir son médecin, car toutes des épreuves lui sont dures à supporter. Nous parcourons à nouveau le boulevard des Anglais, les trous des bombes ont été provisoirement comblés, mais en continuant vers le Rond-point de Vannes nous voyons d'autres maisons sinistrées.

Le préfet a donné l'ordre d'évacuation. Seules doivent rester les personnes nécessaires au bon fonctionnement de l'agglomération.

Au tout début de la guerre j'avais connu des réfugiés belges, mais aujourd'hui c'est nous qui allons devenir des réfugiés.

Samedi, la décision est prise : après le repas de midi nous allons quitter Nantes. Papa restera à Nantes. Où allons-nous ? Je ne sais trop. Papa et maman en ont discuté et nous devons nous diriger vers Grandchamp, commune natale de papa. Il n'y a plus de proche famille mais papa y est bien connu.

Maman prépare une valise avec quelques vêtements, rempli également les sacoches de son vélo, le porte-bagages recevra la valise qui sera ainsi moins lourde à porter.

Après un au-revoir à papa nous partons vers 13 heures. Chemin du Massacre, chemin de la Patouillerie, le Pont-du-Cens, la route de Rennes. Nous marchons sur cette route. Nous ne sommes pas les seuls. Triste cortège avec des moyens de locomotion, de transport et de bagages des plus hétéroclites.

De temps à autre pour nous reposer un peu maman nous installe sur la selle du vélo, soit mon frère soit moi-même.

Un peu avant la route de Grandchamp une camionnette s'arrête à notre hauteur. Une voix d'homme : "Marie où vas-tu comme ça ? " - "Je ne sais pas, vers Granchamp". Marie est le prénom de maman et cette voix c'est celle de Jean ROUSSEL, le boulanger de Grandchamp, copain d'école de papa, et que maman connais très bien, car avant son mariage elle a travaillé dans l'épicerie mitoyenne de la boulangerie.
" Tu continues vers Grandchamp, je termine ma tournée de livraison, et je prends tes enfants et tes bagages. Tu suivra sur ta bicyclette. Rendez-vous à la maison."

Une partie de notre anxiété s'est envolée. Nous n'allons plus vers l'inconnu. Maintenant il y a un point de chute.

Nous parcourons deux ou trois kilomètres et la camionnette s'arrête à notre hauteur. Nous montons rapidement à bord, les bagages sont chargés. Direction la boulangerie de Grandchamp. Lorsque maman arrive nous sommes sur la place de l'église, devant la boulangerie et nous jouons avec les enfants du boulanger.

Nous resterons plusieurs jours chez le boulanger, prenant nos repas avec eux : le pain n'est pas rationné. Nous couchons chez les parents du boulanger, à droite du magasin.

Dès le dimanche papa s'est inquiété de trouver un logement. Il est allé voir le maire, mais n'a pu obtenir de réponse. Dans la semaine, Brison, le boucher, adjoint au maire vient prévenir maman que la mairie met à sa disposition une pièce dans la mairie. Les trois autres pièces sont occupées par trois couples de réfugiés. La pièce mise à notre disposition, qui donne sur la rue, est celle située au-dessus du bureau du secrétaire de mairie. C'est dans ce bureau que papa a travaillé de 1918 à 1924, d'abord comme aide-secrétaire, puis comme secrétaire de mairie.

Ensuite c'est le déménagement, avec un tombereau et un cheval, des meubles nécessaires à une vie qui durera combien de temps ? Nous l'ignorons.

Nous irons à l'école des garçons, à la Butte, cette même école que papa a fréquentée dans son enfance. Il y deux classes. Je suis dans la grande classe, division du certificat d'étude, c'est-à-dire avec des garçons ayant deux et trois ans de plus moi. Je suis le plus souvent dans le fonds de la classe, par ordre de mérite. Il est vrai que je profite un peu de cette situation et je mets largement à profit mon handicap d'âge.

Mai 1944.
Monseigneur Villepelet, évêque de Nantes, doit venir à Casson pour imposer aux adolescents le sacrement de confirmation. Combien de temps durera encore la guerre. Maman décide, ainsi que d'autres parents de réfugiés d'aller à Casson pour la confirmation. Je crois que c'était un samedi, mais je n'en suis pas sûr, sitôt le repas de midi, départ à pied vers Casson. Nous sommes une bonne quinzaine de familles de réfugiés à effectuer le trajet. Je n'ai pas gardé de réels souvenirs de la confirmation dans ce milieu complètement inconnu, au milieu de tant d'inconnus. Depuis, en effectuant mes recherches généalogiques, j'ai appris que ma grand-mère paternelle avait été baptisée et confirmée dans cette même église, et qu'elle y avait épousée mon grand-père. Depuis j'ai également appris que le père de Philippe Bénateau, mon cousin, avait également été confirmé ce même jour. Mais ce jour-là j'ignorais ces détails.

Juin 1944.
Communion solennelle à Grandchamp. Je suis le troisième par ordre de mérite. Seule une tante a pu faire le déplacement, sinon nous aurions été que quatre à ce repas, bien ordinaire, que maman avait préparé.

C'est le débarquement, l'arrivée des troupes américaines à Grandchamp.

Septembre retour à Nantes.

Presque un an s'est écoulé, une année pleine de découvertes mais aussi d'inquiétudes.
C'était il y a 60 ans, je n'avais que 10 ans. Mais je n'ai rien oublié et je crois que je n'oublierai rien. Ces deux dates des 16 et 23 septembre sont à jamais gravées dans ma mémoire.

Puissent nos jeunes ne jamais connaître ces épreuves.

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